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Southpaw : Les gauchers sont-ils meilleurs boxeurs ?Le 23/10/2019

Les oppositions gauchers-droitiers sont monnaies courantes dans l’histoire de la boxe. L’aspect tactique de ces oppositions mérite un livre à elle-seule, et chaque combat de Terence Crawford, Manny Pacquiao ou Vasyl Lomachenko est une occasion de se plonger dans cette analyse. Réputés compliqués à manoeuvrer, les boxeurs gauchers ont-ils un réel avantage sur leurs adversaires droitiers ? Si oui, cet avantage est-il uniquement technico-tactique ?

En 2013, le gaucher Guillermo Rigondeaux ne laisse aucune chance au droitier Nonito Donaire.

Des gauchers plus présents dans le monde du sport et de la boxe

Chez les humains, la main de préférence est un caractère héréditaire ayant des racines génétiques, environnementales et culturelles. Malgré ces nombreux facteurs influant la main de préférence, les gauchers sont présents minoritairement dans l’ensemble des populations mondiales. La fréquence des gauchers varie, selon les régions et cultures, entre 5% et 25%. La moyenne mondiale serait, selon les études, entre 10% et 13%.

 

Toutefois, la plupart des sports d’opposition directe comptent un nombre relativement plus élevé de gauchers. Dans le circuit professionnel, 34% des joueurs de tennis, 47% des joueurs de crickets, ou encore 35% des escrimeurs sont gauchers.

Cette sur-représentation des gauchers existe également chez les boxeurs. Une étude menée en avril 2019 par l’Université de Manchester, sur la base des données fournies par le site Boxrec, permet de discerner la proportion de gauchers chez les boxeurs actifs. 

 

Les données traitées sont celles de tous les boxeurs actifs (avec un combat au cours des 12 derniers mois) ayant plus de 5 combats et plus de 20% de victoires (afin de ne pas perturber l’étude avec les résultats de boxeurs « faire-valoirs » ou trop inexpérimentés). Les résultats de l’étude, présentés dans le graphe ci-dessus, montrent une claire sur-représentation des gauchers parmi les boxeurs actifs en 2019.

Les boxeurs gauchers globalement meilleurs

L’analyse de la base de données citée ci-dessus a montré les résultats suivants. En premier lieu, l’âge moyen des boxeurs en activité ne varie pas en fonction de leur main de préférence. Ensuite, le nombre de combats moyen des boxeurs en activité ne varie pas en fonction de leur main de préférence.

Afin de comparer la qualité des boxeurs du panel, deux éléments de comparaisons ont été utilisés : le pourcentage de victoire (nombre de victoires / nombre de combats) et le score Boxrec (calculé par le site Boxrec.com sur la base de plusieurs éléments comportant le niveau d’adversité lors de chaque combat).

Au sein de l’ensemble des boxeurs actifs, la probabilité qu’un boxeur gaucher choisi au hasard ait un meilleur pourcentage de victoires qu’un boxeur droitier est de 52,4%. Pour les boxeuses, cette probabilité monte jusqu’à 54,5%.

 

De même, la probabilité qu’un boxeur gaucher choisi au hasard ait un meilleur score Boxrec qu’un boxeur droitier est de 52,4%. Pour les boxeurs, cette probabilité est de 53,9%. (Cf graphique ci-dessus) La similitude de résultats via le pourcentage de victoires et le score Boxrec suggère une exactitude de ces résultats.

Les gauchers sont donc sur-représentés parmi les boxeurs professionnels en activité, et sont également plus en réussite. La sur-représentation des gauchers dans le monde professionnel montre également une meilleure réussite dans les débuts de la carrière d’un boxeur, des premiers cours aux rangs amateurs : un gaucher atteindrait plus facilement le niveau de passer professionnel.

Les raisons de cette domination

Plusieurs hypothèses sont émises pour expliquer ce phénomène.

 

La première repose sur la fréquence minoritaire des gauchers. Un boxeur droitier aurait moins l’habitude d’affronter un gaucher qu’un droitier et serait donc désavantagé dans cette confrontation. Cette théorie est utilisé également par les chercheurs pour expliquer la survie du caractère « gaucher » au fil de l’évolution. Elle suppose que les gauchers, bien que minoritaires, ont toujours été maintenus dans la population puisque leur relative rareté leur a donné un avantage sur les droitiers lors d’interactions agressives en raison d’un effet surprise. Parce que les combats au sein et entre les groupes humains et ont probablement été communs tout au long de l’évolution humaine, cet avantage a pu imposer une force sélective importante qui a façonne l’évolution du caractère « main de préférence ». Cependant, l’effet de surprise des gauchers s’affaiblissant lorsqu’ils deviennent moins rares, de sorte que leur avantage stratégique diminue lorsqu’ils augmentent en fréquence, les gauchers ne sont jamais devenus majoritaires au sein des populations humaines.

De plus, plusieurs études anthropologiques démontrent une propension supérieure à la violence chez les gauchers. Une étude comparative de l’Institut des Sciences Évolutionnaires met en relation le taux de gauchers au taux d’homicides dans plusieurs populations. Parmi les populations étudiées : les habitants de Dioula (Burkina Faso),Eipo (Nouvelle-Guinée Occidentale) ou encore Yanomamö (Venezuela). Les résultats, présentés ci-dessous, montre une augmentation nette du taux d’homicide proportionnellement au pourcentage de gauchers dans ladite population.

 

 

Une seconde étude de l’Institut des Sciences évolutionnaires, menée sur 19,688 employés français de l’entreprise GAZEL, tends également dans le sens d’une propension accrue à la violence chez les individus gauchers. Chaque employé a été invité à remplir un questionnaire comportant plusieurs questions dont : « La main de préférence ? » et « Le nombre de combats dans lesquels vous avez été impliqués dans votre vie ? ».

 

Parmi les individus gauchers, 26% déclarent avoir déjà été impliqués au moins une fois dans un combat, tandis que 22% des droitiers répondent affirmativement à cette même question. Parmi ce panel d’individus ayant participé au moins une fois à un combat, 41% des gauchers reportent trois combats ou plus (supérieur à la moyenne de 2.96 combats déclarés par l’ensemble des employés). Seulement 29.4% des droitiers ayant déjà participé à un combat déclarent avoir combattu trois fois ou plus.

Cause ou conséquence de cette propension accrue à la violence, les individus gauchers présentent de plus haut taux de testostérone dans leur organisme que les droitiers. La concentration de testostérone est corrélée à la notion de compétition chez les hommes : par exemple, le taux de testostérone des joueurs de tennis masculins augmente avant le début du match. Des résultats similaires ont été trouvés pour les joueurs de jeux vidéo et d’échecs. Différents travaux ont également démontré qu’après une compétition sportive, les concentrations de testostérone continuent d’augmenter chez les gagnants et de diminuer chez les perdants.

 

Cette plus haute concentration de testostérone donnerait donc aux gauchers un « avantage » dans le cadre compétitif.

 Enfin, les individus gauchers, en raison d’un hémisphère droit du cerveau plus grand, ont tendance à avoir des capacités visuelles et spatiales mieux développées que la moyenne de la population. Pour cette raison, les gauchers ont tendance à avoir un avantage dans les tâches impliquant une coordination bimanuelle, une cognition visuelle-spatiale ou une réaction rapide bilatérale. Cela expliquerait les meilleures performances des gauchers dans tous les sports demandant une interaction avec un adversaire, qui s’appuient sur des compétences perceptuelles très développées.

Les limites de ces études

Plusieurs réserves sont à émettre à propos de ces données.

 

En premier lieu, l’étude statistique de la base de données Boxrec ne repose pas sur la main de préférence mais sur la garde utilisée par les boxeurs. Les boxeurs sont catégorisés en « orthodox » (garde dite « de droitier » : pied gauche et main gauche en avant) et « southpaw » (garde dite « de gaucher » : pied droit et main droite en avant). Il n’est pas impossible que certains boxeurs droitiers utilisent une garde « de gaucher », et inversement. Ces droitiers boxant en garde « southpaw » bénéficierait alors de l’avantage de surprise cité ci-dessus mais pas des aspects physiologiques (testostérone élevée, propension à l’agressivité, hémisphère droit plus grand).

 

Ensuite, la même étude a été mené sur les bases de données des boxeuses féminines montre une fréquence moins élevée de gauchères qu’en boxe masculine. Cette fréquence plus basse devrait alors augmenter l’avantage de surprise et valider l’existence de cet avantage. Mais les données de réussites des boxeuses gauchères sont semblables à celles de boxeurs gauchers. L’analyse de cet avantage de surprise pourrait être approfondi en comparant des ligues de combat avec différents niveaux de gauchers, ou en testant si un contact accru avec des adversaires gauchers au cours de la carrière d’un combattant augmente sa probabilité de gagner.

 

Enfin, il est important de préciser que toutes les analyses statistiques vont dans le sens d’une égalité stricte des droitiers et des gauchers dans le cas des boxeurs « d’élite ».

En hommage à l'un des meilleurs gauchers de l'histoire, Pernell "Sweet Pea" Whitaker.
02/01/1964 - 14/07/2019
RIP Champ'